Edito

REVUE N°176
decembre 2009



Autre époque
 



L’histoire nous enseigne que le franchissement des siècles est souvent décalé de 15 ans. Le XVIIè siècle s’est achevé en 1715 avec la mort de Louis XIV. Le XVIIIè siècle a fait un peu de même, avec l’abdication de Napoléon Ier en 1815. Le XXè siècle a confirmé cette habitude avec l’explosion de la guerre en 1914. Le XXIè siècle allait-il poursuivre, en nous réservant pour 2015 les signes d’un grand changement ?
 
A bien regarder autour de nous, on serait porté à penser que le grand changement est déjà là. Ce n’est pas le lieu, dans une revue consacrée à la vènerie, de s’attarder sur une analyse de l’évolution du monde actuel. Constatons cependant qu’elle est spectaculaire et soulève de beaucoup de côtés des interrogations, voire des inquiétudes. Disparition des valeurs, manque de repères, perte d’identité : que n’entend-on ?
 
Il est vrai que les forces qui, au quotidien, entraînent ce bouleversement sont d’une puissance inouïe. La télévision (allumée en moyenne 5 heures par jour et par foyer), le portable (65 millions d’appareils pour 63 millions de Français, nourrissons compris). L’internet (communication instantanée de tout un chacun avec l’entièreté de l’univers) ont un impact sur les esprits qui équivaut probablement, par son ampleur, aux effets des grands cataclysmes de l’histoire moderne (les révolutions et les guerres). Evidemment, et heureusement, le sang ne coule pas. Mais les retombées sur les comportements individuels et la psychologie collective des innovations que nous avons connues en matière de communication ne sont sans doute pas moins fortes.
 
Chaque individu est devenu, à ses propres yeux, le centre du monde. On ne fait plus vraiment partie d’une famille, d’une classe sociale, d’une église, d’un pays. On est simplement devenu le moi resplendissant à quoi rien ne saurait plus faire d’ombre. Chacun désormais, sans écouter l’avis de quiconque, est invité à s’exprimer sur tout. Par radio, par blog, cette pensée souvent formulée de manière péremptoire, est diffusée aux quatre points cardinaux, et atteint les cinq continents. L’immédiateté est devenue la vertu cardinale du système : il faut dire et répondre sans attendre une seconde. Le torrent qui en résulte charrie une quantité impressionnante d’inepties et de fadaises. Socrate, Voltaire et bien d’autres maîtres à penser en seraient médusés. Les braves gens pourvus d’un solide bon sens ne le sont pas moins.
 
Mais revenons à la vènerie, puisque tout le monde m’a crompris. Portée depuis des siècles par le cours lent du temps long, elle n’est pas de plain pied avec ce contexte où tout s’use en un instant. Devons-nous donc nous réfugier dans une bulle intemporelle ? Bien sûr que non : nous devons rester compréhensibles pour ceux qui nous regardent. Ce n’est pas une mince affaire. Le “respect” est devenu l’un des mots-clés de l’époque. En vertu de cette aspiration universelle à la considération, beaucoup de nos contemporains ne sont plus portés à supporter quelque contrariété que ce soit. De là à l’intolérance la plus virulente, il n’y a évidemment qu’un pas, souvent franchi. Vivre ensemble soit, pourvu que chacun soit maître souverain dans son espace et puisse interdire à tous les autres de manifester, par le geste ou par la parole, ce qui ne lui convient pas. A ce compte, la vie en société devient incommode. Une solution, qui procède de l’évidence mathématique, peut être trouvée dans le “correct” - politique, social, moral. Réfugions-nous dans l’uniformité : comme on est bien quand on est tous pareils.
 
C’est sur ce fond de tableau singulier que la vènerie poursuit sa trajectoire multiséculaire. Rude défi ! Au demeurant, elle en a vu d’autres ! Elle est passée au travers des révolutions du XIXè siècle, des affrontements sociaux du XXè siècle, des deux guerres qui ont conduit à abattre à peu près tous ses chiens… Sa résilience, comme on aime dire aujourd’hui, et sa capacité d’adaptation ont été de tout temps l’une de ses caractéristiques principales.
 
Il en sera de même demain, malgré un monde déconcertant à beaucoup d’égards, qui est moins assuré de ses fins dernières que nous ne le sommes de nos vérités premières. La règle n°1 de notre adaptation est aujourd’hui “tu ne provoqueras pas”. L’héritier d’un grand nom de la vènerie du siècle passé vient de publier un livre fort plaisant dans lequel il raconte, illustrations à l’appui, des histoires de chasse plus ou moins étonnantes - et notamment des hallalis pittoresques. Ceux-ci ont animé pendant des lustres les veillées dans nos chaumières. Nous devons aujourd’hui tout faire pour les éviter, et si malencontreusement il s’en produit encore un, pour le faire oublier. Autre époque ! Tous les maîtres d’équipage l’ont d’ailleurs parfaitement compris.
 
Vive la vènerie ! Et bonne année 2010 à tous ceux qui la pratiquent et l’aiment, ou, à défaut, la regardent et l’admettent.
 
Philippe Dulac






Edito

REVUE N°175
septembre 2009

 

Vènerie et courtoisie
 
 
Ceux qui veulent la mort de la chasse essaient, depuis des années, d’ancrer dans l’opinion l’idée que les chasseurs sont infréquentables. Ce sont des violents des braillards. Ils ne respectent rien ni personne. Et puisqu’il est bon de forcer le trait afin que le message passe : ils sont tous gras, rouges, bornés et avinés. Fermez le ban !
 
Cette entreprise visant à discréditer une communauté de 1,4 millions de personnes des deux sexes, de toutes origines et de tous âges, est évidemment une caricature pitoyable. Elle n’en est pas moins pernicieuse parce que nous vivons, qu’on le veuille ou non, à l’ère du socialement correct. Cette “norme” est hypocrite et castratrice. Elle condamne l’originalité, qui est une forme essentielle de liberté. Elle nous vouerait, si l’on n’y prenait garde, à vivre doucettement dans un monde de petits hommes gris - il n’y a rien de plus arrangeant que le gris - alors que le blanc ou le noir soulèvent une foule de questions. Les chasseurs doivent, tous ensemble, dissiper la présomption de turbulence obtuse dont on les affuble. C’est ce que fait la Fédération Nationale des Chasseurs en lançant une campagne de communication dont il faut se réjouir.
 
Les veneurs ne sont plus étrangers à cette problématique. Nous avons longtemps été crédités - et sommes encore le plus souvent crédités - d’une courtoisie particulière. On peut aimer ou non la chasse à courre, on reconnaît en général que les veneurs savent se tenir. Pourtant, à notre tour, les anti nous décrivent comme des gens violents, susceptibles de mettre en péril la tranquillité si ce n’est la sécurité publique. C’est le sens des procédures engagées à la Grésigne, ouvertement soutenues par l’écologie radicale, visant à faire émerger une jurisprudence nouvelle sur le thème de la mise en danger de la vie d’autrui - rien que ça. Nous sommes sensés ne respecter ni les autres ni leurs biens, en contradiction avec une civilité basique pour la cohabitation de tous.
 
La vérité est toute autre. La vènerie française a toujours été, depuis des siècles, le conservatoire d’une sociabilité particulière. Il est essentiel qu’elle le reste, afin de priver de tout fondement ce procès en sorcellerie. Les veneurs chevronnés le savent bien. Il leur incombe d’enseigner cette sociabilité aux veneurs nouveaux, afin qu’ils ne s’adonnent pas à leur passion en oubliant les usages. Cette transmission du savoir-vivre de la vènerie est aussi importante que l’éducation technique des néophytes. Cela se passe normalement comme dans un chenil. De même que les jeunes chiens qui rentrent en meute apprennent ce qu’ils doivent faire au contact des chiens adultes, de même les nouveaux boutons observent le comportement des plus anciens. Ceux-ci s’abstiendront de jouer aux donneurs de leçons sentencieux, et se borneront à faire, s’il le faut, quelques suggestions amicales. C’est ainsi que, dans un équipage bien tenu, le bon ton se perpétue.
 
Il faut rester simple. La courtoisie est une forme de délicatesse vis-à-vis des autres qui n’implique nullement la préciosité. Il y a bien longtemps que la chasse à courre n’est plus une chasse de cour. Chateaubriand raconte plaisamment comment, frais émoulu de sa Bretagne natale, il avait bousculé les règles d’une étiquette stricte quand, embarqué à la chasse par un cheval dépassant ses capacités de cavalier, il s’était subitement présenté, fort agité, sous les yeux du roi, bien que celui-ci ne le connut point encore. Horreur ! Non : ce sont les règles d’une saine camaraderie de chasse qu’il faut observer.             
 
Cette courtoisie sera naturellement observée vis-à-vis de tous ceux qu’on rencontre au cours de la chasse. Nous avons une raison incontestable d’être en forêt les jours de chasse : nous louons nos territoires - et même quelquefois nous les possédons. Cela n’est pas une raison pour s’y comporter tel un imperator romain ou un soudard d’une armée mal payée. Le respect est devenu une aspiration forte de tous, et le mot revient à tout propos. Ne l’oublions pas. Piquer des deux s’il le faut, sonner quand c’est pertinent, crier si c’est utile : fort bien. Mais ignorer, provoquer, ou pire encore bousculer : jamais. On dira au contraire bonjour, avec un mot gentil si c’est possible. On évitera scrupuleusement tout ce qui pourrait, à tort ou à raison, être vécu comme une agression, réelle ou supposée. Il faut éviter d’égratigner des épidermes qui ne demanderaient parfois qu’à s’enflammer. Le comportement paisible des suiveurs concourera au même résultat.
 
Les veneurs sont mus par une grande et belle passion. Ce feu doit toujours être maîtrisé. C’est ce qui a fait depuis toujours la noblesse de la vènerie. Attachons-nous à la conservation de cet équilibre. La courtoisie est une valeur sûre : elle sera toujours portée à notre crédit.
 

Philippe Dulac

 

 

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